mardi 25 novembre 2008

La longue marche vers le dialogue sciences et sociétés

It takes two to tango. Comment construire une communication « à double sens » entre sciences et sociétés ? Comment établir le dialogue ? La petite centaine de scientifiques, d’institutionnels de la recherche et de médiateurs qui s’est réunie pendant 2 jours au Palais d’Iéna (CESE) a tenté d’apporter des réponses à ces questions qui semblent aujourd’hui faire consensus, dans la communauté scientifique comme au plus haut niveau de l’Etat. Mais comment établir le dialogue sans l’autre ? Pourquoi les représentants de la société civile, organisée ou non, n’ont-ils pas répondu présents à l’invitation ? Il faut dire que les barrières à l’entrée de ces deux journées étaient élevées : obligation de rédiger une lettre de motivation pour solliciter une inscription, dossier de candidature en ligne à compléter et contrôles de sécurité à l’entrée du bâtiment. Rien qui ne facilite vraiment une participation spontanée…

Peu de dialogue live donc mais beaucoup de dialogues sur le dialogue. Au chapitre des comptes-rendus de recherche, on retiendra l’intervention de la sociologue autrichienne Ulrike Felt, sur le thème : "prendre la société de la connaissance au sérieux" (Taking European knowledge society seriouslydisponible en ligne). "Plutôt que de déconstruire les concepts, comme on le fait traditionnellement en SHS, nous les avons questionné afin de repérer les axes de progrès pour une meilleure gouvernance démocratique des sciences en Europe" a-t-elle expliqué. Ceci passerait par une réflexion sur le sens de l’innovation (innover toujours plus ou innover de manière participative ?), la réappropriation de la question du risque par le politique (et non plus seulement laissée à l’expertise technoscientifique), et enfin par une meilleure prise en compte de l’imaginaire et des « grands récits » (Master narratives) à l’œuvre dans nos cultures européennes.

Oui, vous avez bien lu : « culture ». Car c’est bien d’un manque d’historicisation et de contextualisation du projet scientifique dont nous souffrons aujourd’hui – bref d’un manque de culture sur la science. Sur ce thème, l’intervention du philosophe Heinz Wismann a été lumineuse et stimulante. S’appuyant sur un ouvrage publié en 1981 par un autre philosophe allemand, Hans Blumenberg, intitulé "La lisibilité du monde", Heinz Wismann s’est interrogé : "Que voulions-nous savoir lorsque, au siècle des Lumières, nous avons lancé le projet scientifique ?"

Après trois siècles et demi de développement scientifique, le monde n’a jamais été autant déchiffré : depuis le décryptage du génome humain jusqu’à la traque des plus petits composants de la matière, rien ne semble échapper au pouvoir de connaissance des chercheurs. Et pourtant. L’augmentation de la lisibilité du monde s’est accompagnée d’un sentiment de désenchantement. "Est-ce cela que nous voulions en cultivant les savoirs ?" Pour comprendre le désenchantement contemporain, Heinz Wismann suit la thèse de Blumenberg, qui postule qu’à l’origine de tout projet scientifique se trouve une métaphore, celle du "Livre Unique". Lire le réel comme un livre, voici comment on pourrait formuler, d’après lui, l’intention de toute démarche de connaissance scientifique. Cette idée implique que l’origine du projet scientifique n’est pas scientifique, mais d’un autre ordre, à rechercher dans le langage commun. En conséquence de quoi, "on ne peut convaincre nos concitoyens de l’intérêt de la science avec le langage de la science". Habile raisonnement qui replace le politique au cœur de la problématique et qui confirme que la science ne peut être qu’en sociétés.

Est-ce que la lisibilité du monde est atteinte aujourd’hui ? Il est permis d’en douter. Quelles sont alors les intentions actuelles de relance du projet scientifique ? La Ministre Valérie Pécresse est venue nous le rappeler en introduction : "c’est de la science que viendra la solution pour sortir de la crise financière actuelle". Après avoir contribué à décrypter le grand livre du réel, les scientifiques sont maintenant invités à remplir les caisses. Le désenchantement en sera-t-il moins grand ?

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Sciences en société : dialogues et responsabilité scientifique. Colloque organisé dans la cadre de la Présidence Française de l’Union Européenne (PFUE) par le Mouvement Universel de la Responsabilité Scientifique (MURS) et le CNRS, les 24 et 25 novembre 2008 au Conseil Economique Social et Environnemental, Palais d’Iena, à Paris.
www.sciencesensociete.eu/


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A cette occasion, le MURS a diffusé le dernier numéro de sa revue, « Science et Devenir de l’Homme ». Titré « Sciences, technologies et savoirs en sociétés » ce numéro double (57/58) est issu des travaux de l’Atelier de Recherche Prospective (ARP) organisé en 2008 sous la direction de Dominique Pestre, afin de préparer le futur appel d’offre « sciences en société » de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) – voir mon article sur ce blog : L'ANR prépare un appel d'offre Sciences et Société.
http://irevues.inist.fr/MURS
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